La méthode Feynman : expliquer pour comprendre
Par Rimbaud Boniface, fondateur de Mindera7 min de lecture
En bref
Prends une notion, ferme ton cours, et explique-la par écrit à quelqu'un qui ne sait rien. Là où tu bloques, là où tu te caches derrière un mot savant, tu n'as pas compris.
C'est tout l'intérêt : la méthode ne t'apprend rien de plus, elle te montre exactement quoi rouvrir. Dix minutes par notion, à garder pour les idées sur lesquelles le reste s'appuie.
Dans cet article : les quatre temps, pourquoi on se croit plus au point qu'on ne l'est, un essai à faire tout de suite, et ce que la recherche en confirme.
C'est quoi, la méthode Feynman ?
Elle porte le nom de Richard Feynman, physicien et prix Nobel, resté célèbre pour la clarté de ses cours. Lui-même n'a jamais publié de méthode en quatre étapes : c'est une recette qu'on lui a attribuée après coup. Peu importe, elle tient en quatre gestes.
- Choisis une notion, et ferme ton cours. Une seule : la dérivée, pas « l'analyse ».
- Explique-la par écrit à un débutant. Quelqu'un qui entre en seconde, avec des phrases entières et un exemple.
- Repère où ça coince. Un trou, une phrase floue, un mot que tu ne saurais pas définir : note-le, puis rouvre ton cours sur ce point précis.
- Simplifie, et recommence. Jusqu'à une explication qui tient debout sans le cours.
Le débutant est la pièce importante. Face à un camarade de promo, tu peux dire « c'est la limite du taux d'accroissement » et il hochera la tête. Face à quelqu'un qui ne connaît pas le mot « limite », tu dois dire ce qu'il y a derrière.
Réciter
« La dérivée en un point, c'est la limite du taux d'accroissement quand h tend vers zéro. »
Expliquer
« Le compteur d'une voiture dit sa vitesse à cet instant. La dérivée, c'est ce compteur pour une courbe : de combien elle monte, là, tout de suite. »
À gauche, une phrase juste que tu peux écrire sans rien comprendre. À droite, une phrase que tu ne peux pas écrire sans avoir compris.
Pourquoi on croit avoir compris
Rozenblit et Keil (2002) ont demandé à des adultes de noter à quel point ils comprenaient des objets de tous les jours : une fermeture éclair, une chasse d'eau. Puis de les expliquer, étape par étape. Puis de se noter à nouveau. Après avoir essayé d'expliquer, les notes baissent nettement.
Ils appellent ça l'illusion de profondeur explicative. On sait à quoi sert la chose, on l'a vue marcher cent fois, et on prend cette familiarité pour une compréhension du mécanisme.
Ton cours te fait le même coup. Tu as suivi la démonstration en amphi, chaque ligne découlait de la précédente, donc tu as l'impression de la posséder. C'est la même erreur que de relire son cours et de se croire prêt : suivre une explication et la produire sont deux choses différentes. Il n'y a qu'une façon de savoir où tu en es : essayer de la produire.
Fais l'essai : explique à l'élève
Cinq minutes. Choisis une notion que tu penses connaître, écris ton explication, puis fais-la lire à un élève qui ne sait rien. Il te posera les questions qu'un vrai débutant poserait, sur ce que tu as vraiment écrit, et il ne te donnera jamais la réponse.
Chaque question à laquelle tu n'as pas su répondre vaut mieux qu'une heure de relecture : elle te dit précisément quelle page rouvrir.
Ce que dit la recherche
Personne n'a testé « la méthode Feynman » sous ce nom. Mais ses deux ingrédients, s'expliquer les choses et se préparer à les enseigner, ont été étudiés séparément.
S'expliquer à soi-même. Chi et ses collègues (1989) ont observé des étudiants qui travaillaient des exercices corrigés de mécanique. Ceux qui réussissaient ensuite le mieux étaient ceux qui s'arrêtaient à chaque ligne du corrigé pour se dire pourquoi elle était là. Cinq ans plus tard, la même équipe (1994) le provoque : des élèves à qui l'on demande d'expliquer chaque phrase d'un texte de biologie progressent plus que ceux qui le lisent deux fois.
Se préparer à enseigner. Nestojko et ses collègues (2014) font lire le même texte à deux groupes. Au premier, on annonce un contrôle. Au second, qu'il devra l'enseigner à quelqu'un. Personne n'enseigne, tout le monde passe le contrôle : ceux qui s'attendaient à enseigner restituent mieux, et de façon mieux organisée. Fiorella et Mayer (2013) vont un cran plus loin : s'y attendre aide sur le moment, mais c'est d'avoir vraiment expliqué qui tient encore une semaine plus tard.
Dans leur revue de dix techniques de révision, Dunlosky et ses collègues (2013) classent l'auto-explication dans les techniques d'utilité moyenne : elle marche, dans beaucoup de matières, mais elle prend du temps. D'où le conseil de la réserver aux notions qui comptent.
Expliquer ne fait pas entrer le cours. Ça montre ce qui n'est pas entré.
Les quatre erreurs qui la vident de son sens
Garder le cours ouvert. Tu recopies en reformulant un peu, et tout paraît fluide. Ferme-le pour écrire, rouvre-le seulement pour vérifier.
Expliquer dans sa tête. Dans ta tête, les trous ne se voient pas : tu passes dessus sans t'en rendre compte. Par écrit ou à voix haute, une phrase qui ne se termine pas se remarque.
Garder les mots du cours. « Fonction d'état », « par passage à la limite », « on montre que » : tant que tu parles comme le poly, tu ne sais pas si tu comprends ou si tu récites.
S'arrêter au constat. Trouver le trou n'est que la moitié du travail. Retourne au passage, comprends-le, puis réexplique depuis le début, le lendemain de préférence.
À qui expliquer
Ce qui suit vient de l'usage, pas d'une étude : à toi de voir ce qui te convient.
À une feuille. Le plus simple, et tu gardes une trace de là où tu as buté. Écris « Pour quelqu'un en seconde » en haut de la page : ça change la façon dont tu rédiges.
À un camarade d'une autre filière. Le meilleur public : il t'arrête dès qu'il ne suit plus, et il ne fait pas semblant de comprendre.
À un camarade de promo, en colle croisée. Chacun explique une notion à l'autre, qui joue le débutant et demande « pourquoi » à chaque phrase.
Dans Mindera, « Explique à Mindera » joue cet élève : tu expliques une notion, il te relance sur ce que tu as vraiment écrit, sans jamais te donner la réponse. À la fin, il te montre les phrases de ton cours que ton explication a oubliées, et en fait des cartes.
Les questions qu'on se pose
- Je n'ai personne à qui expliquer. Ça marche quand même ?
- Oui. Ce qui compte, c'est de produire l'explication, pas d'avoir un public. Écris-la sur une feuille, ou dis-la à voix haute, comme si quelqu'un qui ne connaît rien au sujet t'écoutait. L'important est que le cours soit fermé.
- Combien de temps ça prend ?
- Dix à quinze minutes par notion. C'est trop pour tout un chapitre : garde la méthode pour les trois ou quatre idées sur lesquelles tout le reste s'appuie, et pour celles que tu rates en exercice.
- Ça remplace les exercices ?
- Non. Expliquer vérifie que tu as compris une idée ; les exercices vérifient que tu sais t'en servir. Fais les deux, dans cet ordre : une notion que tu ne sais pas expliquer, tu l'appliqueras au hasard.
- Et pour apprendre par cœur une formule ou une définition ?
- Ce n'est pas le bon outil. Pour retenir mot pour mot, il te faut des cartes et des révisions espacées. La méthode Feynman sert avant : comprendre d'où sort la formule, pour ne plus avoir à la retenir toute nue.
Un élève qui ne te laisse rien passer
Tu expliques, Mindera te relance, puis compare ce que tu as écrit à ton propre cours. Ce qui manquait devient des cartes à réviser.
Pour aller plus loin
Pourquoi relire son cours ne sert presque à rien
Relire donne l'impression de savoir, mais reconnaître un texte n'est pas le retrouver seul. Ce que montrent les études, un essai à faire en deux minutes, et quoi faire à la place.
Comment apprendre ses démonstrations
Une démonstration ne s'apprend pas par cœur : elle se retient par son idée clé et l'ordre de ses étapes. La méthode en trois temps, un exemple à dérouler, et les cartes à en tirer.
Faut-il faire des fiches de révision ?
Une fiche recopiée ne fait rien retenir, une fiche écrite cours fermé et relue cachée, si. Ce que disent les études, trois fiches du même cours à comparer, et la méthode pour en faire une bonne.
Sources
- Rozenblit, L. et Keil, F. (2002). The misunderstood limits of folk science: an illusion of explanatory depth. Cognitive Science, 26(5), 521-562. Lire la source https://doi.org/10.1207/s15516709cog2605_1
- Chi, M. T. H., Bassok, M., Lewis, M. W., Reimann, P. et Glaser, R. (1989). Self-explanations: How students study and use examples in learning to solve problems. Cognitive Science, 13(2), 145-182. Lire la source https://doi.org/10.1207/s15516709cog1302_1
- Chi, M. T. H., De Leeuw, N., Chiu, M.-H. et LaVancher, C. (1994). Eliciting self-explanations improves understanding. Cognitive Science, 18(3), 439-477. Lire la source https://doi.org/10.1207/s15516709cog1803_3
- Nestojko, J. F., Bui, D. C., Kornell, N. et Bjork, E. L. (2014). Expecting to teach enhances learning and organization of knowledge in free recall of text passages. Memory & Cognition, 42(7), 1038-1048. Lire la source https://doi.org/10.3758/s13421-014-0416-z
- Fiorella, L. et Mayer, R. E. (2013). The relative benefits of learning by teaching and teaching expectancy. Contemporary Educational Psychology, 38(4), 281-288. Lire la source https://doi.org/10.1016/j.cedpsych.2013.06.001
- Koh, A. W. L., Lee, S. C. et Lim, S. W. H. (2018). The learning benefits of teaching: A retrieval practice hypothesis. Applied Cognitive Psychology, 32(3), 401-410. Lire la source https://doi.org/10.1002/acp.3410
- Dunlosky, J., Rawson, K. A., Marsh, E. J., Nathan, M. J. et Willingham, D. T. (2013). Improving students' learning with effective learning techniques: Promising directions from cognitive and educational psychology. Psychological Science in the Public Interest, 14(1), 4-58. Lire la source https://doi.org/10.1177/1529100612453266